Crise des droits humains en Afghanistan : Des députées afghanes s'adressent au Parlement européen
Le 18 mars 2026, des députées afghanes, contraintes à l’exil depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021, ont pris la parole lors d'une séance de la sous-commission des droits de l’homme (DROI) du Parlement européen. Cet événement, organisé en partenariat avec l’Action mondiale des parlementaires (PGA), a mis l’accent sur la détérioration continue et de plus en plus alarmante de la situation humanitaire et des droits humains en Afghanistan. À travers des témoignages poignants, l’honorable Fawzia Koofi et l’honorable Mariam Solaimankhil, membre de PGA, ont demandé à ce que justice soit faite pour l’Afghanistan et ont appelé la communauté internationale à se tenir aux côtés des civil·e·s afghan·e·s, en particulier des femmes et des filles qui ont été exclues de la vie publique depuis le retour au pouvoir des talibans.
Les droits des femmes comme priorité absolue
Depuis août 2021, les talibans ont publié plus de 100 décrets instaurant une oppression systématique des femmes et des filles dans leur vie quotidienne. Alors que le 21 mars marque traditionnellement le début de l’année scolaire en Afghanistan, l’honorable Fawzia Koofi a solennellement souligné que cette date marque le cinquième anniversaire de l’interdiction faite aux filles de fréquenter les écoles secondaires et les universités. Cette privation prolongée de leur droit à l’éducation a eu des conséquences dévastatrices, tant sur leur développement global que sur leur santé, y compris leur santé mentale. En outre, la pénurie de femmes médecins, dans un pays où le système de santé est déjà au bord de l’effondrement, associée au système institutionnalisé d’oppression et de violence fondées sur le genre, fait peser de graves risques sur la vie des femmes et des filles afghanes.
La dernière mesure prise par les talibans, le décret n° 12, (déclaration disponible en anglais), restreint davantage leurs droits en légitimant la violence psychologique et sexuelle, et en criminalisant les cas graves de violence domestique. Lorsqu’elles cherchent à obtenir justice, ce décret impose de sérieux obstacles aux femmes, comme l’obligation d’être accompagnées d’un tuteur masculin (qui pourrait tout aussi bien être l’auteur du crime). Les femmes qui se rendent chez un proche sans l’autorisation de leur mari risquent la prison, tout comme les proches qui les hébergent. « Les talibans remettent en cause l’existence même des femmes en tant que genre, en tant qu’êtres humains », a déclaré Mme Koofi.
Elle a mis en garde la communauté internationale contre la normalisation de l’apartheid de genre et contre le fait de laisser les talibans utiliser les droits des femmes comme monnaie d’échange dans les négociations. « Ne normalisons pas cette réalité (...) nous devons leur demander des comptes. »
Exiger des comptes et un avenir démocratique
La visite de Mme Koofi et de Mme Solaimankhil à Bruxelles intervient dans un contexte d’intensification des crises géopolitiques, notamment la récente déclaration de guerre ouverte entre l’Afghanistan et le Pakistan, ainsi qu’en Iran, où les réfugié·e·s afghan·e·s sont confronté·e·s à des conditions de plus en plus précaires. Les déléguées ont condamné les récentes attaques et violations du droit international humanitaire, en particulier celles causant des victimes civiles, qu’elles attribuent à l’absence d’un gouvernement légitime et aux politiques des talibans. Évoquant la frappe aérienne dévastatrice sur un centre de réadaptation à Kaboul, qui a tué plus de 400 personnes le 16 mars 2026, l’honorable Solaimankhil a rappelé que les civil·e·s sont systématiquement les premier·ère·s touché·e·s par la violence et l’instabilité : « Lorsque l’instabilité se propage, lorsque les frontières deviennent des champs de bataille, lorsque les gouvernements s’effondrent, ce sont toujours les gens ordinaires qui souffrent en premier. »
S'adressant aux membres du Parlement européen, elle a souligné la nécessité urgente de se concentrer efficacement sur la situation en Afghanistan afin d’éviter des répercussions dans la région. « Le monde doit commencer à se préparer à un avenir au-delà des talibans », a-t-elle déclaré, en énonçant trois fondements pour l’avenir du pays : la légitimité (un gouvernement démocratique issu d’élections libres et équitables), l’inclusion (de toutes les communautés, en particulier les femmes) et les droits (le retour des filles à l’école, le retour des femmes à la vie publique).
Mme Koofi et Mme Solaimankhil se sont félicitées des progrès récents en matière de mise en œuvre du principe de responsabilité au niveau international, exprimant leur gratitude à l’Union européenne pour avoir parrainé le mécanisme d’enquête pour l’Afghanistan en octobre 2025, qui nécessite désormais un financement et un soutien suffisants de la part des États membres de l’ONU pour devenir opérationnel.
Elles ont souligné l’importance de ces avancées pour les Afghan·e·s, dont les revendications en matière de justice restent vives, comme en témoigne l’attente généralisée suscitée par les mandats d’arrêt délivrés à l’encontre de deux hauts dirigeants talibans par la Cour pénale internationale (CPI). Parallèlement, elles ont exhorté la communauté internationale à accélérer les efforts en vue d’une éventuelle procédure devant la Cour internationale de justice (CIJ) afin de demander des comptes à l’Afghanistan au titre de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. « Nous devons utiliser ces institutions pour nous protéger », a déclaré Mme Koofi.
Soutien de l’UE à l’Afghanistan
Les membres du Parlement européen ont réaffirmé le soutien de l’Europe à l’Afghanistan, où plus de 22 millions de personnes ont actuellement besoin d’aide humanitaire. Visiblement ému·e·s, ils et elles ont réitéré leur solidarité, s’engageant à maintenir l’Afghanistan au premier plan de l’agenda international et affirmant que la situation, en particulier celle des femmes et des filles, ne sera jamais considérée comme normale. L’Envoyé spécial de l’UE pour l’Afghanistan, M. Gilles Bertrand, a indiqué que l’UE avait fourni plus de 1 milliard d’euros d’aide humanitaire et au développement à l’Afghanistan, suivant une approche « pour les femmes, par les femmes » qui soutient en particulier les entreprises dirigées par des femmes. Il a confirmé l’engagement de l’UE à maintenir son implication, notamment par sa présence dans le pays. « Nous ne pouvons pas oublier ce qui se passe en Afghanistan », a-t-il déclaré, soulignant que l’UE suit une approche fondée sur des principes, centrée sur les besoins humains des Afghan·e·s.
Appel à l’action
Les parlementaires afghanes en exil ont souligné que l’Afghanistan est devenu un cas d’école pour l’engagement de la communauté internationale envers les principes fondamentaux des droits humains. Elles ont exhorté le Parlement européen, les États membres de l’UE et les parlementaires à traduire leurs paroles de solidarité en actions concrètes :
- Adopter une position de principe sur les droits des femmes et des filles : faire des droits des femmes un point non négociable de l’ordre du jour dans tout engagement avec les autorités de facto de l’Afghanistan.
- Renforcer les processus de responsabilité et de justice, notamment en soutenant la reconnaissance et la codification de l’apartheid de genre, en garantissant le financement du mécanisme de responsabilité pour l’Afghanistan, en soutenant les enquêtes en cours à la CPI et en faisant progresser les efforts de responsabilisation devant la CIJ.
- Garantir une aide humanitaire qui profite de manière égale aux femmes et aux filles.
- Soutenir les Afghan·e·s, y compris les femmes parlementaires et les défenseur·e·s des droits humains.
- Adopter des politiques qui reflètent la gravité de la crise des droits humains en Afghanistan, en évitant toute mesure pouvant être interprétée comme suggérant que le pays est sûr pour les retours, en particulier pour les femmes et les filles.
« Les droits des femmes en Afghanistan et les droits humains sont directement liés à un gouvernement légitime qui embrasse la diversité de l’Afghanistan. L’Afghanistan est l’un des pays les plus diversifiés au monde, avec 29 langues et de nombreux groupes ethniques et religieux. Nous devons tous et toutes œuvrer pour un gouvernement qui soit représentatif de cette diversité et inclusif envers les femmes », a conclu l’honorable Koofi.
- Résolution sur la situation en Afghanistan : soutien aux femmes et aux communautés touchées par les récents tremblements de terre (9 octobre 2025)
- Résolution sur la détérioration de la situation des femmes en Afghanistan suite à l’adoption récente de la loi sur la « promotion de la vertu et la prévention du vice » (19 septembre 2024)
- Résolution sur l’environnement répressif en Afghanistan, notamment les exécutions publiques et les violences à l’égard des femmes (14 mars 2024)
Exemples de questions parlementaires posées par des membres du Parlement européen :
- Retours forcés de femmes afghanes en Afghanistan sous le régime talibans (11 novembre 2025)
- Évacuations par l'Union européenne des Afghans en danger (24 mars 2025)
- Nouvelle loi afghane sur la moralité ou loi du silence, l’aboutissement d'un régime d'« apartheid de genre » (5 septembre 2024) (disponible en anglais)






